15

avr 2020

Temps de « décriser » ?

temps de decriser-2

Par David Crouÿ

Que le déconfinement soit amorcé le 11 mai ou plus tard, une chose est sûre : il aura lieu. Et avec lui le redémarrage de la machine économique avec son lot de conséquences et de surprises plus ou moins anticipées.

Depuis l’arrivée du virus dans nos contrées, les entreprises se sont essentiellement focalisées (à juste titre) sur les mesures sanitaires de protection des collaborateurs et la gestion de la trésorerie. Certaines ont continué à opérer à 20%, 50% voire 120% selon le secteur tandis que d’autres ont tout simplement fait le choix de se mettre en veille jusqu’à nouvel ordre afin de préserver leur capacité de reprise. Depuis mi-mars, la banque de France évalue ainsi globalement un recul de 32% de l’activité en France¹.

La limite des conseils d’experts

Dans cette période, la parole des experts a dominé les espaces médiatiques : conseils en gestion de crise, comptables, virologues, sociologues, etc. Tous avec de bonnes recettes à appliquer en période de crise où la survie dépend avant tout de la capacité d’un dirigeant à prendre rapidement de « bonnes » décisions. Si ces apports ont été essentiels à court terme, ils ne sauraient constituer une réponse durable.

Avec l’horizon du déconfinement qui semble se profiler, vient un autre temps. Celui du rebond, et de la capacité à s’adapter à un monde qui aura forcément évolué dans sa nature, ses comportements et ses dynamiques économiques et sociales. Pour le meilleur ou pour le pire, personne ne sait le prédire ; une chose est sure, il sera différent ! Selon Darwin « les espèces qui survivent ne sont pas les plus fortes ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent ». Cela peut bien sûr l’appliquer aux entreprises.

Au cœur de la capacité d’adaptation, l’intelligence collective et la confiance

Qu’est-ce qui est donc au cœur de cette capacité d’adaptation ? Probablement pas les bonnes vieilles recettes, qui permettent surtout de limiter les pots cassés mais en aucun cas de reconstruire un avenir qui est forcément différent d’une entité à une autre. Une fois l’urgence passée, elles peuvent même s’avérer un frein dans la mesure où elles privent potentiellement le dirigeant de confiance en ses propres ressources et l’aveuglent de croyances parfois inadaptées à sa propre situation.

Au cœur de la capacité d’adaptation, il y aura avant tout un dirigeant qui se connaît et qui connaît ses collaborateurs, qui est capable de discerner le monde tel qu’il est en train de se dessiner et qui fait appel aux ressources de son entreprise pour tracer l’avenir. Le fait que nous soyons en terrain globalement inconnu face à l’avenir rend ce monde plus complexe qu’il ne l’a jamais été. Face à ce challenge, il semble que seul un appel à l’intelligence de tout un chacun et à la capacité collective d’une organisation à se remettre en question, à faire preuve de résilience, peuvent apporter des réponses concrètes et surtout pertinentes pour rebondir.

Ecoute, humilité et utilité

Le dirigeant, plus que jamais, va devenir celui qui se met de manière authentique à l’écoute de son organisation et de ses collaborateurs, mais aussi de ses clients et des autres parties prenantes de son écosystème. Un dirigeant qui a la capacité de mettre son ego de côté pour laisser la place à l’autre, à sa différence, au service d’un projet qui n’a de sens que s’il est réellement construit collectivement. Ce cheminement débute nécessairement par un réel travail sur soi, pour ensuite s’appliquer à l’organisation : quelles sont les certitudes et croyances qui m’empêchent de me construire différemment, de me rendre encore plus utile à mes clients (actuels et futurs) et à la société ? Quelle est ma place à prendre, individuellement et collectivement ? Quelle est ma raison d’être ? Tout ceci ne va pas de soi, et demande plus que jamais humilité (cette capacité à se voir et à voir les autres tels qu’ils sont, avec ses forces et ses fragilités) et confiance (en soi, en ses collaborateurs et en l’avenir en général).

Mobilisation des collaborateurs et nouvelles technologies

La capacité à recréer du lien, à mobiliser collaborateurs, clients et fournisseurs va devenir plus que jamais indispensable pour poser les bases d’un rebond durable. Relevons, dans ce contexte, l’importance du développement des moyens numériques et du télétravail, tendance de fond, qui peut constituer un atout concurrentiel déterminant : pour l’avoir testé ces derniers jours, il est tout à fait réaliste d’imaginer favoriser une dynamique collective et contribuer à l’émergence de l’intelligence collective.

En soulignant que l’essentiel n’est pas tant dans la technique (même si elle se doit d’être au rendez-vous) que dans l’authenticité de la démarche et de la capacité à engager un réel processus de co-construction. Cette démarche est centrale pour tout dirigeant qui souhaite envisager l’avenir avec confiance. Il est temps de se recentrer sur soi (au niveau individuel et collectif) non pas dans un but égocentrique, mais au service d’un projet qui dépasse les frontières de l’entreprise et qui s’appuie sur des caractéristiques et ressources qui lui sont propres.

Une transformation de fond déjà en marche

Nous avons déjà de très beaux exemples de cette remise en question et de cette mise au service du bien commun, avec de plus en plus d’entreprises de toutes tailles (d’une PME comme les Tissages de Charlieu qui s’est très tôt engagée dans la production de masques en tissus à Michelin plus récemment) qui ont su engager leurs collaborateurs dans une transformation de leurs moyens de production pour se mettre au service de l’effort national contre la crise. Si cette remise en question s’est faite dans l’urgence, elle va très certainement impacter durablement la vie de ces entreprises qui ont su se rendre authentiquement utile à la société (pas de greenwhashing ici, mais des actes concrets et forts).

Comment la crise m’aide à grandir ?

Au sein d’Arthusa, nous avons souvent recours à un petit outil baptisé le QDP (Quoi de Positif ?). Le postulat est simple : toute situation, aussi négative soit-elle en apparence, apporte une opportunité unique de grandir.

La Vendée peut en inspirer plus d’un à ce titre : décimée par la guerre de Vendée à la fin du 18ème siècle (200 000 morts), ce département de près de 700 000 habitants a su se reconstruire autour d’une identité locale très forte. Pour côtoyer ses entrepreneurs régulièrement, la solidarité et l’entraide en font un territoire d’une résilience remarquable en France. Et les chiffres sont au rendez-vous, puisque le taux de chômage y est parmi les plus bas au plan national (6,3% fin 2019²), et la Vendée compte aujourd’hui nombre d’entreprises familiales de renommée nationale et internationale³.

En même temps que vous vivez les effets indésirables de la crise actuelle, pourquoi ne pas prendre un moment pour vous interroger sur en quoi elle constitue un accélérateur pour vous développer différemment et progresser, tant sur le plan individuel que collectif ? Un questionnement certainement difficile (voire douloureux) et en même temps essentiel pour la suite.

¹https://www.boursorama.com/bourse/actualites/l-economie-francaise-en-recession-apres-un-1er-trimestre-catastrophique-79f8f5379d1812a1519f063d7d453746
²https://www.insee.fr/fr/statistiques/2012804#tableau-TCRD_025_tab1_departements
³https://www.la-croix.com/Economie/France/traces-miracle-economique-vendeen-2019-07-26-1201037778